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Lavillenie peut-il battre le record du monde de Bubka ?

Le week-end dernier à Londres, Renaud Lavillenie est parvenu à battre son record de France du saut à la perche en plein air en passant une barre à 6,02m, soit sa quatrième performance au-dessus des symboliques 6m. Puis, il a défié pour la première fois le record du monde de Sergueï Bubka en se testant à 6,16m, sans réussite. Le Français peut-il parvenir à devenir le meilleur performeur mondial de l’histoire ? Décryptage.

moscou

Une barre des 6,16m qui impressionne

Pour commencer cette analyse, revenons sur le concours londonien du Français. En comparant son record de France et sa troisième tentative de record du monde (la plus significative car il a eu le temps d’appréhender la hauteur), on constate que le Français passe d’une confiance totale à une certaine appréhension au moment de chercher à devenir le meilleur perchiste de l’histoire. Peut-être que Lavillenie était lessivé, puisqu’en fin de meeting. Ou qu’il a tout simplement besoin de s’habituer à tenter une telle barre, avec toute la pression qui en découle. Une chose est sûre : il devra s’y essayer très régulièrement pour pouvoir la passer un jour.

Les 6,02m réussis à Londres

Avant sa prise d’élan, Lavillenie affiche une grande confiance en lui et ses yeux montrent sa concentration. La barre ne l’effraie pas.

Après une dizaine de mètres, Lavillenie a déjà pris beaucoup de vitesse et l’amplitude de sa foulée promet.

Au moment de placer sa perche dans le butoir, Lavillenie n’a pas besoin de ralentir, ce qui montre qu’il sait parfaitement où et quand effectuer son piqué.

La flexion de la perche à peine effectuée, Lavillenie s’attelle à effectuer son renversé : passer le bassin au-dessus de ses épaules. Sa trajectoire verticale lui permet de ne pas perdre de vitesse et d’aborder la barre tout en contrôle.

Le bassin et les jambes sont passées, il faut maintenant soulever les bras sans toucher la barre.

Au prix d’un mouvement de bras express, Renaud a réussi. Il peut maintenant exulter.

La troisième tentative à 6,16m

Lavillenie paraît bien plus stressé qu’auparavant au moment d’entamer sa course d’élan. Il est agité, prend conscience de l’ampleur de la tâche qui l’attend.

Une nouvelle fois, la foulée prend vite de l’amplitude et le tenu de perche est très stable.

Renaud Lavillenie commet néanmoins une erreur au moment de la flexion. Il perd très rapidement sa prise et subit le mouvement de la perche.

Le saut est raté. Comme lors des deux premiers essais, Lavillenie a commis des petites erreurs qui valent cher. Impact psychologique d’une barre si haute ? Fatigue de fin de concours ? En tout cas, le Français n’a pas sauté au meilleur de ses moyens.

Petite comparaison avec le record du monde réalisé par Sergueï Bubka dans des conditions il est vrai bien différentes…

Le record du monde de Bubka (son 3e essai à 6,15m ce jour-là)

Si avant la prise d’élan de Lavillenie, la perche du Français est déjà inclinée vers l’avant, celle de Bubka est presque totalement à la verticale.

Bubka met bien plus de temps pour prendre de la vitesse, mais contrôle sa course pour arriver au perchoir au pic de son accélération.

Lorsqu’il met sa perche dans le butoir, la force du bras gauche de Bubka lui permet de contrôler sa flexion. Du côté des jambes, l’attaque est impressionnante.

Amplitude parfaite, perche déjà repoussée et gros travail des abdominaux pour éviter la barre : le record est presque battu. Il ne manque plus que le passage des bras.

Par un ample mouvement, Bubka est passé. Le record du monde est battu.

Ces sauts montrent deux athlètes bien différents, deux techniques également. Permettons-nous une comparaison entre ces deux grands perchistes.

Sergueï Bubka, le plus complet

Deux athlètes différents

Bubka, l’athlète complet par excellence

Si le petit gabarit de Lavillenie (1m77) peut paraître désavantageux vis-à-vis de Bubka (1m83), cela ne peut être un argument à mettre en faveur de l’Ukrainien. Car sur quatorze études effectuées, seules deux sont parvenus à prouver l’impact positif de la taille sur les performances des perchistes.

Non, là où Bubka a un avantage considérable vis-à-vis de Lavillenie, c’est au niveau de la caisse physique, l’un des grands facteurs principaux expliquant les performances de l’Ukrainien. Car Bubka était de loin l’athlète le plus impressionnant et le serait encore aujourd’hui. « C’était un athlète hors-norme, doté d’un physique, d’une technique et d’un mental extraordinaires : le Usain Bolt de la perche !« , expliquait Jean Galfione au Monde. Il courait plus vite que les autres perchistes (NDLR : le 100m en 10’’60 !) et tirait son agilité de son passé de gymnaste. Ses tests physiques étaient impressionnants. Il sautait aussi loin que les sauteurs (NDLR : à 7m50) et lançait le poids en arraché-arrière aussi loin que les lanceurs« .

Si Lavillenie s’est essayé à la moto et court de temps en temps des 100m en meeting, il ne peut se targuer de telles performances. Certes, Bubka était et est encore l’objet de lourds soupçons de dopage. Mais le constat reste le même : ces disparités physiques paraissent trop importantes pour que Lavillenie puisse parvenir à réaliser un jour une performance similaire, voir meilleure. Le Français a ses qualités physiques propres, principalement l’explosivité, la souplesse et la vivacité. Mais n’est-ce pas trop limité pour parvenir à égaler le monstre ukrainien ?

Deux techniques différentes

La perche de Lavillenie lors de la flexion : une « catapulte ».

Techniquement, Lavillenie n’a en tout cas pas grand-chose à envier à Bubka. « Il a le génie pour sentir sa perche et rester longtemps derrière elle, ce qui a pour effet de la plier avantageusement et de s’en servir comme d’une catapulte, expliquait Dan Pfaff, entraîneur du champion du monde 2007, Brad Walker. Il utilise des perche plus courtes (5,10 m) et plus souples (indice de flexion 14) que les autres. »

Lavillenie parvient aussi à contrôler presque totalement les différentes étapes de ses sauts, de la prise d’élan à la retombée sur le tapis. Le seul moment où le Français pêche, finalement,survient lors de l’impulsion. Son petit déficit physique l’oblige à forcer un peu lors du placement de la perche dans le butoir. Pour Bubka, le mouvement était tout naturel.

L’Ukrainien, qui utilisait une perche de 5m20 avec un faible indice de flexion (11), savait parfaitement exploiter l’ensemble de ses conditions physiques au moment des sauts, passant des heures et des heures à modifier des petites précisions techniques lors de ses entraînements avec Vitaly Petrov. On connaît le résultat. Bubka était parvenu à trouver la parfaite combinaison vitesse – force – souplesse – qualité de pied. Pour viser le record, Lavillenie devra y parvenir et sûrement redoubler d’efforts, lui qui consacre déjà énormément de temps à la perche (il a même un perchoir dans son jardin).

Des règles différentes

En tant que dirigeant de l’IAAF, Bubka met son véto régulièrement lorsqu’il s’agit de rétablir l’équité entre son époque et l’actuelle.

Un grand élément contribuant à la longévité du record de Bubka et à la difficulté pour ses successeurs de le battre réside aussi dans l’évolution des règles de la perche.  « Les taquets sur lesquelles repose la barre ont changé de taille et de forme, expliquait Dan Pfaff. Ils sont désormais plus courts, et arrondis au lieu d’être carrés, ce qui réduit la surface. Ainsi, lors de beaucoup de ses records du monde, Bubka a touché la barre, qui a pu rebondir et se stabiliser sur les taquets. Ça n’est plus possible aujourd’hui

Vice-champion olympique 1984 à Los Angeles, Mike Tully abonde dans le même sens. « Il y a aussi l’épaisseur de l’enroulement du ruban adhésif autour de la perche auquel les mains des perchistes s’agrippent ; ou encore la durée de préparation pour sauter réduite à une minute, alors que Bubka prenait tout son temps, expliquait-il au Monde. Ça devrait être une nouvelle épreuve, comme le lancer du javelot : quand la forme du javelot a été modifiée, les records ont été remis à zéro. Il est regrettable que depuis que Sergueï est membre de l’IAAF (NDLR : la fédération d’athlétisme) les règles aient été changées en sa faveur. » C’est donc un nouveau point en défaveur de Renaud.

Alors, Renaud peut-il le faire ?

Avant de s’attaquer au record du monde, Lavillenie pense déjà à devenir le deuxième performeur mondial de l’histoire (photo Panoramic)

Beaucoup sont optimistes. « Aujourd’hui, dans un grand jour, pourquoi ne pourrait-il pas le battre ?», interroge Jean-François Toussaint, médecin spécialiste des questions sportives. Pour Pfaff, Lavillenie peut le faire mais doit modifier certains réglages. « S’il parvient à trouver la confiance pour utiliser une ’5,20/13′, dans un bon jour, avec un bon vent, il peut battre le record », explique-t-il.

Nous serons de notre côté plus pessimistes après les éléments que nous avons décrits auparavant, en tout cas pour le Lavillenie d’aujourd’hui. Il peut aisément viser le record des mondiaux, détenu par l’Australien Dimitri Markov avec 6,05m. Et devenir ainsi le deuxième performeur mondial de l’histoire, ce qui est loin d’être anodin.

Mais pour le record du monde, la barre paraît encore très haute et Lavillenie doit trouver les éléments pour pallier ses manques physiques vis-à-vis de l’Ukranien. L’un des points positifs pour le Français, finalement, est son jeune âge : 26 ans. Bubka est parvenu à sauter 6,15m à 30 ans…

Lavillenie a donc le temps pour tenter les 6,16m à de nombreuses reprises et identifier ses failles, dont les corrections pourraient le faire entrer à jamais dans les livres d’histoire. Et devenir le plus grand athlète français de tous les temps. Ça serait beau, ça serait grand. Mais on n’en est pas encore là…

Tout au long des Championnats du Monde de Moscou, SportWeb vous proposera des articles divers et variés sur l’événement (compte-rendus, portraits, culture athlé…)

  • fx_

    Superbe article ! Merci !

    Et m… à Renaud !

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